Dialectique du Non-Lieu: Introduction

Introduction

L’analyse de l’inconscient devrait être une géographie plutôt qu’une histoire.

DELEUZE [1]

La psychanalyse est impensable en l’absence d’une topologie. Du début jusqu’à la fin, Freud conçoit l’inconscient comme un jeu de régions, un « appareil composé de plusieurs instances, districts, provinces ». [2] La lettre 52 à Fliess, l’autre scène, les deux topiques, l’assèchement du Zuiderzee, la fouille des strates archéologiques, la maison sûre où se réfugient les criminels : la liste des métaphores topologiques freudiennes est longue.

À la fin de sa vie, il va jusqu’à faire dériver la spatialité réelle de la spatialité de l’inconscient :

Peu avant de mourir, le 22 août 1938, [Freud] griffonnait dans son cahier : « Il se peut que la spatialité soit la projection de l’étendue de l’appareil psychique. Aucune autre manière de la faire dériver ne paraît vraisemblable. Au lieu des conditions a priori de Kant, voilà l’appareil psychique. La psyché est étendue, de cela on ne sait rien. » [3]

La présente thèse constitue une tentative de prolonger cette réflexion du dernier Freud. Or, au lieu d’aller de l’intérieur vers l’extérieur, nous proposons de procéder surtout dans le sens inverse : théoriser l’inconscient à partir de la spatialité. Plus précisément, notre but sera de rendre compte des mutations dans l’inconscient hypermoderne en analysant les lieux réels qui en sont en même temps le reflet, la cause et la conséquence.

La question de la primauté de l’intérieur ou de l’extérieur est pour nous secondaire. L’ontologie qui va nous orienter, et qui sera développée dans le premier chapitre, est celle d’un réel qui se dédouble sans cesse sous la pression constante de la négativité. Ce dédoublement primordial divise le monde en un intérieur et un extérieur qui sont en même temps un et deux. Or, suite à la mise en place de ce que nous pouvons ainsi appeler le principe d’extimité, la vérité ne se trouve plus d’un côté ou de l’autre de la faille mouvante de la négativité mais plutôt dans le mouvement même de celle-ci.

Chez Lacan, la référence à la topologie est encore plus conséquente que chez Freud. Le graphe du désir, le cross-cap, les discours, les nœuds : Lacan cherche sans cesse une modélisation spatiale de l’inconscient. Deux citations de la fin de son enseignement vont nous servir de boussole au cours de la présente étude. Premièrement : « La topologie, c’est le temps. » [4] Avec cet énoncé, Lacan nous indique que la spatialité a besoin de la temporalité pour se réaliser et vice versa. Deuxièmement : « Il y a certainement une vérité de l’espace qui est celle du corps. Le corps, en l’occasion, est quelque chose qui ne se fonde que sur la vérité de l’espace. » [5] Le corps est donc ce qui relie la spatialité et la temporalité.

Cette thèse a donc nécessairement une structure double. D’un côté, un mouvement centrifuge qui va de la théorie psychanalytique vers la géographie. De l’autre côté, un mouvement centripète, qui va de la phénoménologie géographique vers l’inconscient. La citation suivante de l’ethnologue Marc Augé nous servira de point de départ de ce mouvement centripète :

Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. L’hypothèse ici défendue est que la surmodernité est productrice de non-lieux, c’est-à-dire d’espaces qui ne sont pas eux-mêmes des lieux anthropologiques et qui, contrairement à la modernité baudelairienne, n’intègrent pas les lieux anciens : ceux-ci, répertoriés, classés et promus « lieux de mémoire », y occupent une place circonscrite et spécifique. Un monde où l’on naît en clinique et où l’on meurt à l’hôpital, où se multiplient, en des modalités luxueuses ou inhumaines, les points de transit et les occupations provisoires (les chaînes d’hôtels et les squats, les clubs de vacances, les camps de réfugiés, les bidonvilles promis à la casse ou à la pérennité pourrissante), où se développe un réseau serré de moyens de transport qui sont aussi des espaces habités, où l’habitué des grandes surfaces, des distributeurs automatiques et des cartes de crédit renoue avec les gestes du commerce « à la muette », un monde ainsi promis à l’individualité solitaire, au passage, au provisoire et à l’éphémère, propose à l’anthropologue comme aux autres un objet nouveau dont il convient de mesurer les dimensions inédites avant de se demander de quel regard il est justiciable. [6]

Dans le même esprit, les propos suivants de Gérard Wajcman vont également nous orienter :

Rien n’a jamais eu lieu que le lieu. Tout de la mémoire et de son art est enfermé là. La mémoire qui marche dans le temps est d’abord affaire de lieu. Avoir eu lieu, c’est avoir un lieu. [7]

Plus loin, Wajcman formule les mots d’ordre du nouvel ordre mondial : « Que rien n’ait jamais eu lieu, pas même le lieu. » [8] Ce que nous avons perdu au cours du 20ème siècle n’est rien d’autre que le lieu lui-même. C’est cette perte que nous essayons de théoriser ici.

Le travail présent s’inspire surtout des textes « anthropologiques » de Freud. Totem et tabou, Le Malaise dans la civilisation, L’avenir d’une illusion, L’homme Moïse et la religion monothéiste : dans chacun de ces livres, Freud tente de rendre compte de la structure de l’inconscient en partant de son versant apparent, visible, partagé pour aller vers son noyau.

La construction double de cette thèse – tantôt centripète, tantôt centrifuge – exige la mise en place d’une structure qui détermine ces transformations de registre. Aussi, nous allons devoir compléter la phénoménologie des divers lieux analysés par une dialectique du lieu en tant que tel. Ceci nous amènera à revisiter le rapport trouble qu’entretient Lacan avec Hegel, et plus précisément le statut de l’Aufhebung dans son enseignement. Nous serons également amenés à revisiter la dialectique de l’espace avancée par Henri Lefebvre dans La production de l’espace :

Chaque société (donc chaque mode de production avec les diversités qu’il englobe, les sociétés particulières où se reconnait le concept général) produit un espace, le sien. […] D’où l’exigence nouvelle d’une étude de cet espace qui le saisisse comme tel, dans sa genèse et sa forme, avec son temps ou ses temps spécifiques (les rythmes de la vie quotidienne), avec ses centres et son polycentrisme (l’agora, le temple, le stade, etc.). [9]

Partant du marxisme, Lefebvre en arrive à la même conclusion que la psychanalyse, à savoir que l’espace ne préexiste ni au corps ni à la société. Au contraire, ces trois termes se constituent mutuellement. Nous allons donc nous servir de son analyse de l’économie politique du lieu pour aller vers une analyse de l’économie libidinale du lieu.

Cette étude comporte huit chapitres :

1. L’espace psychotique, ou l’impossible Aufhebung

Le premier chapitre est divisé en trois parties. La première partie est consacrée à la mise en place d’une dialectique reliant l’espace abstrait du plan cartésien à l’espace concret du corps. Nous abordons cette dialectique négativement, via la psychose, conséquence de la non-inscription de celle-ci. Ce qui fait défaut au psychotique est précisément l’Aufhebung qui lui permettrait d’articuler spatialité, temporalité, et corporalité. Le psychotique n’a pas accès au lieu.

La deuxième partie est consacrée à l’exposé d’un atelier d’écriture que j’ai animé auprès de trois patients psychotiques au CMP Tisserand à Paris entre 2013 et 2014. Une analyse de ce matériel clinique révèle l’irréductibilité de la faille qui sépare le lieu incarné et le lieu abstrait chez le sujet psychotique.

La troisième partie concerne le statut du sinthome lacanien, envisagé comme le quatrième rond du nœud borroméen qui réparerait cette faille entre le lieu abstrait et le lieu concret. Or, le sinthome a un double statut chez Lacan : tantôt quatrième rond qui répare le nœud défait, tantôt l’être-là du nœud à trois ronds qui tient tout seul. Le premier sinthome est joycien, le second beckettien. La différence réside en ceci, que là où James Joyce se fait un nom via son sinthome, Samuel Beckett se fait un corps. Or, il faut un corps pour que le lieu existe ; un nom ne suffit pas.

2. L’inconscient de la Nouvelle-Orléans

Avec la mise en place de la dialectique du lieu dans le premier chapitre, nous pouvons passer à la phénoménologie de notre premier lieu concret, la Nouvelle-Orléans.

Une ville est de nature double : elle est en même temps corps et signifiant, soi et Autre. Nous partons de l’idée qu’il existe une vérité de la cité semblable à celle du sujet. En un mot, les lieux ont un inconscient. Nous proposons donc une ontologisation, au niveau de la ville, du modèle psychanalytique du sujet. Ceci représente en quelque sorte un retour aux sources dans la mesure où Lacan a lui-même puisé dans l’ontologie de l’univers dialectique hégélien pour logifier la découverte freudienne.

Si la ville a un inconscient, elle doit donc être considérée comme un sujet. Pour Lacan, le sujet est un effet de discours : le $ du sujet dans le discours du maître est situé en dessous de la barre : c’est un produit hypothétique mais jamais saisissable des achoppements entre S1 et S2. La jouissance, elle aussi, émerge comme un produit de discours sous la forme de l’objet-cause du désir toujours manquant qui se profile derrière la suite infinie des S2. Aussi, si la ville a un inconscient, si la ville est un sujet, inévitablement la conclusion suivante s’impose : la ville jouit. La ville est discours mais aussi jouissance. Pour Lacan, l’aporie entre S1 et S2 correspond, au niveau supérieur de la barre, à l’aporie entre $ et a. Ces deux termes sont conjoints dans le mathème du fantasme fondamental : $ <> a. Le fantasme émerge donc comme ce qui remplit, en faisant appel à un autre registre, le fossé primordial entre S1 et S2. Cette condition, elle aussi, est remplie par la cité : elle a un fantasme fondamental. Or, ce dernier a été réalisé en 2005 : il s’agit du passage de l’ouragan Katrina. Suite à cette catastrophe, le vieux sinthome singulier de la Nouvelle-Orléans a été remplacé par un nouage en série lié au discours du capitaliste. La Nouvelle-Orléans est passé du statut de lieu au statut de non-lieu.

3. L’objet albanais

Dans le troisième chapitre, nous analysons le cas d’un autre lieu qui est en train de devenir un non-lieu : l’Albanie. Or, le parcours singulier menant ce petit pays au statut de non-lieu nous révèle un certain nombre de moments discrets dans la dialectique du lieu. En plus du non-lieu et du lieu déjà cités, nous avançons ici l’existence du lieu barré et du pseudo-lieu. Chacun de ces lieux distincts est structuré autour d’un objet différent. Si le lieu est organisé autour de l’objet a dialectique, ces divers sous-lieux sont organisés autour d’une série d’objets non-dialectiques, que ce soit celui qui doit être expulsé ou celui qui doit être consommé. En un mot, l’objet albanais est ce que Lacan appelle une lathouse, un objet jetable.

4. Excalibur, ou la terre est le phallus du réel

Après la prolepse des chapitres 2 et 3, nous revenons au point où nous avons laissé notre reconstruction de la dialectique historique du lieu. Comment est né le premier lieu ? Nous proposons une lecture serrée du film Excalibur de John Boorman (1981) pour rendre compte du passage du Nulle Part primordial de la jouissance au mythe du premier Quelque Part. La première partie du film nous montre l’inscription du trait unaire qui rend possible la tracée d’un cercle magique autour d’un premier intérieur : la Table Ronde. Or, comme nous le savons depuis Lacan, la topologie du réel n’est pas celle de la sphère mais plutôt celle de l’asphère. Camelot n’est pas une sphère étanche mais une bouteille de Klein. Le réel qui a été expulsé hors des murs fait effraction de l’intérieur sous la forme de la trahison de Guenièvre. La deuxième partie du film raconte le passage du phallus (Excalibur) à l’objet a paradoxal (le Graal) exigé par la chute de l’idéal sphérique. À la fin, seul Perceval survit. Il est l’homme post-analytique, celui qui doit faire face au trou dans le symbolique. Après Camelot, toute tentative d’établir un lieu qui subsisterait éternellement est vouée à la chute.

5. James Ellroy, ou le lieu du crime

Nous faisons un saut du temps mythique de la légende arthurienne aux Etats-Unis des années 40. La Los Angeles de James Ellroy est un lieu régi par le discours du maître. Or la leçon de Camelot est la suivante : aucun lieu phallique n’est à la hauteur du réel. Le seul mécanisme par lequel le lieu phallique peut tenir contre les retours du réel est la perversion. Celle-ci, déjà présente dans Excalibur, est devenue le principe organisateur du lieu moderne. Nous illustrons, via une lecture serrée du Dahlia noir (1987), comment Ellroy nous fait assister à la désagrégation de ce lieu pervers sous la pression du discours du capitaliste. Là où le discours du maître invite à la perversion, le discours du capitaliste crée une nouvelle économie libidinale néo-perverse dont les psychanalystes essaient actuellement de tracer les contours. A la fin de son Quatuor de Los Angeles, nous nous retrouvons au seuil de l’hypermodernité. Los Angeles est passée du statut de lieu pervers au statut de non-lieu.

6. Michel Houellebecq, ou le lieu qui ne désire plus

Une coupure importante a lieu entre l’époque ellroyienne et l’époque houellebecquienne. Là où la Los Angeles d’Ellroy est organisée autour d’un objet a uniquement saisissable via le rituel pervers, l’univers de Michel Houellebecq est organisé autour de la forclusion de tout objet et, avec lui, de toute dialectique. L’écrivain français nous montre un monde qui, dans ses contours réels, ressemble au fantasme mélancolique. Or, la question que nous devons nous poser est la suivante : pourquoi notre monde hypermoderne ressemble-t-il à un tel fantasme ? Où est passé l’objet a singulier qui jadis permettait aux sujets de se constituer un corps via la rencontre avec un lieu ? Quel est le rapport entre la psychose et le capitalisme ?

7. Las Vegas, ou la géographie du gagneur

Comment est-ce possible qu’une ville située au milieu d’un désert, une ville dont la première industrie est le jeu d’argent, fleurisse en l’absence de toute économie productrice « réelle » ? Dans la première partie de ce chapitre, nous avançons l’hypothèse que le véritable produit économique de Las Vegas est un signifiant : winner. Ce dernier constitue la pierre angulaire de l’ontologie ainsi que de l’éthique consumériste. Une analyse de l’étymologie du mot anglais to cheat nous sert ensuite de point de départ dans la reconstruction d’une dialectique historique du rapport du sujet au réel du hasard.

Dans la deuxième partie du chapitre, nous analysons le cas clinique de l’acteur hollywoodien Charlie Sheen, pour qui le signifiant winning fonctionne comme un néologisme qui maintient sa métaphore délirante. La manie de Sheen est ensuite articulée à la mélancolie d’Houellebecq.

Dans la troisième partie du chapitre, nous dirigeons notre attention vers la structure urbaine de Las Vegas. Celle-ci est composée surtout d’exurbs, définis comme des banlieues sans ville.

8. Géographies anales, géographies vaginales

Nous abordons, dans le dernier chapitre, la question du désir. A quoi ressemble un lieu désirant ? Est-ce que le passage du lieu au non-lieu constitue une transformation historique irréversible ? Pour répondre à cette question, nous examinons le concept de jouissance féminine. Celle-ci semble offrir un moyen de penser une sortie de la géographie mortifère de l’hypermodernité. Nous analysons également le rôle d’Internet, un Autre sans lieu pour un lieu sans Autre, dans la construction de cet espace.

Huit chapitres, huit lieux. En apparence, seuls trois d’entre eux sont réels (La Nouvelle-Orléans, l’Albanie, Las Vegas) tandis que cinq sont imaginaires (la Confédération Royale, la Los Angeles d’Ellroy, la Thaïlande d’Houellebecq, Camelot et Internet) ; or, précisément, tout lieu réel et composé en même temps de réel et d’imaginaire (dans l’usage commun, non-lacanien des termes). Il serait donc impossible de rendre compte des mouvements qui ont façonné notre monde hypermoderne sans une interrogation poussée des deux versants, réel et imaginaire, de chacun de nos lieux.

Notes :

[1] DELEUZE et PARNET, Dialogues, p. 53

[2] FREUD, L’homme Moïse et la religion monothéiste, pp. 190-191

[3] ABRAHAM et TOROK, L’écorce et le noyau, p. 180

[4] LACAN, Séminaire XXVI, 10 novembre 1978

[5] LACAN, Séminaire XXIV, 21 décembre 1976

[6] AUGE, Non-lieux, pp. 100-101

[7] WAJCMAN, L’objet du siècle, p. 15

[8] Ibidem, p. 20

[9] LEFEBVRE, La production de l’espace, p. 40

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