3. L’objet albanais

3. L’Objet albanais

Nous avons examiné, dans le dernier chapitre, la transformation d’un lieu concret, la Nouvelle-Orléans, en non-lieu abstrait. Là où l’ancienne Nouvelle-Orléans formait un quelque part, un Somewhere, la nouvelle Nouvelle-Orléans serait plutôt de l’ordre d’un partout, un Everywhere non-différencié.

Nous allons maintenant explorer le destin d’un autre lieu aplati par toute une série de discours. Comme la Nouvelle-Orléans, l’Albanie est un petit pays organisé autour d’une Chose culturelle singulière. Or, au lieu de devenir un Everywhere comme c’est le cas pour cette première, elle est en train de devenir un nulle part, un Nowhere tout aussi infini qu’un Everywhere mais se trouvant sur l’autre bord d’une coupure.

Notre objectif, dans le présent chapitre, sera double : faire une phénoménologie de l’objet albanais et développer la dialectique qui lie les quatre concepts de Nowhere, Everywhere, Somewhere et Elsewhere. [1]

L’isolation est un phénomène relatif

L’ailleurs, pur produit du langage différentiel, n’existe pas objectivement. Seul le lieu, défini comme Somewhere, ex-siste à l’espace. Or, un lieu ne peut être isolé que par rapport à un autre lieu. L’isolation n’est donc pas une question d’absence mais de présence : non une absence de liens mais un mode immanent du lien qui n’a rien à voir avec la proximité géographique. Dans un monde composé de lieux multiples organisés chacun autour d’un objet singulier et des signifiants-maîtres singuliers, chaque lieu est plus ou moins isolé par rapport aux autres. L’isolation ne commence à ressembler à une catégorie objective que dans un monde régi par un seul objet polaire, que celui-ci soit reconnu comme tel ou non.

La situation géographique de L’Albanie n’a rien d’insulaire. Elle partage une frontière avec la Grèce, la Macédoine, le Kosovo et le Monténégro. Des vols directs relient Tirana à Londres, Rome, Paris, Vienne, Istanbul, et Budapest. Si l’Albanie reste le pays le plus isolé d’Europe, ce n’est nullement à cause de sa géographie mais de ce que l’isolation y est le mode d’organisation sociale dominant.

La langue albanaise, dérivée du thracien, est unique au monde. La régularisation de son orthographe n’a lieu qu’en 1908. Avant celle-ci, elle s’écrit en lettres latines, grecques, arabes ou cyrilliques selon les régions. L’histoire de l’Albanie est une histoire d’occupations : Illyriens, Grecs, Romains, Serbes, Turcs, Bulgares. Elle ne devient un état souverain pour la première fois qu’en 1912. En 1944, après de brèves occupations par Mussolini et Hitler, le dictateur communiste Enver Hoxha prend le pouvoir. Entre 1944 et sa mort en 1985, Hoxha interdit la religion, le port de la barbe et les bandes dessinés. Il rompt tout lien politique avec l’Occident mais aussi avec la Yougoslavie communiste et l’Union Soviétique. Hoxha, plus stalinien que Staline, coupe le cordon avec celle-ci après le fameux discours de Krouchtchev dénonçant le stalinisme. Le dernier allié de l’Albanie au monde est la Chine, et Hoxha finit par rompre ses liens avec elle aussi, en 1978.

Pendant son règne, Hoxha a fait construire plus de 700,000 bunkers en béton, soit un bunker pour quatre Albanais. Ces bunkers, à moitié enterrés, sont partout : devant des portes d’entrée, sous des murs, à côté des chemins de fer, au milieu de champs de carottes. Le paysage albanais ressemble aujourd’hui à un corps couvert d’une sorte d’infection herpétique : de petites lésions en forme de boutons poussent d’un bout du pays à l’autre suivant une logique qui serait virale et non symbolique, sans égard pour la nature de la chair infectée, qu’elle soit urbaine ou rurale.

Ces bunkers, qui balayent rétroactivement le paysage, impliquent donc, de par le caractère aléatoire de leur emplacement, un territoire vierge, une Albanie primordiale qui aurait existé avant que quoi que ce soit n’y ait été construit. D’un point de vue archéologique, les bunkers semblent antidater les villages et paysages qu’ils infectent. Hoxha, au lieu simplement de propagandiser le passé, a essayé de donner à son pays une préhistoire postiche qui ferait exister une Albanie sublime et éternelle. Ces bunkers accorderaient ainsi au pays une identité culturelle stable et permanente en total contraste avec sa vraie histoire, faite plutôt de métissage, de compromis politiques, de conversions religieuses forcées, d’invasions, et de sujétion.

Hoxha recognized the ideological value of his nation’s past and sought to exploit directly the archaeological record. […] Hoxha also emphasized the autochthonous ethnogenesis of the Albanians, tracing their origins to the ancient Illyrians. At his insistence, Albanian linguists and philologists connected the Albanian language, unlike any other in Europe, to the extinct language of the Illyrians. Physical anthropologists sought to prove that Albanians were biologically distinct from other Indo-European populations (now disproved through genetic analysis). Money poured into the Albanian Academy of Science, specifically earmarked for investigations of Illyrian archaeology. The developing archaeological framework, sanctioned and enforced by the Hoxha government, made clear that the ancestors of modern-day Albanians had once possessed a unique culture and, more importantly, had controlled a large and unified territory. Under Hoxha, Albanian archaeologists argued that southern Albanian Iron Age urban centers, often indistinguishable from Greek-style poleis, were in reality wholly Illyrian, and that more often than not, Greeks were the beneficiaries of Illyrian ideas and innovations, as opposed to the other way around. For example, the names of the majority of Greek gods and goddesses were said to stem from Illyrian, not Greek, root words. [2]

Alain Badiou nomme « sujet obscur » tout sujet qui cherche à nier l’existence de la division subjective et avec elle l’ouverture de la dimension transcendante de la vérité. Ce sujet « doit en outre inventer de toutes pièces un corps fictif qui soit le rival du corps de vérité et qui cependant n’entérine pas, mas rejette et nie l’événement dont procède son rival. Pour cela, il faut que le corps dont se réclame le fascisme ne soit pas événementiel, mais substantiel. » [3] Hoxha, sous le faux prétexte de rester fidèle à la révolution communiste, crée un corps fasciste fictif qui fait pendant au « corps de vérité » universel de la modernité.

Hoxha, le père obscène du pseudo-lieu qu’était devenu l’Albanie, a écrit, produit, et réalisé un fantasme fondamental fake pour un pays qui jusqu’alors n’avait jamais existé comme un sujet souverain mais uniquement comme un territoire administré.

Lori Caffe

J’ai visité l’Albanie en 2011. Un des petits plaisirs du voyageur consiste à aller au supermarché inspecter les produits industriels locaux, lesquels, de par l’idiosyncrasie de leur être-là, révèlent une part intime de l’épistémologie locale. En Albanie, le seul produit régional que j’ai pu trouver était du café – Lori Caffe. L’emballage porte une illustration, simple et stylisée, d’une beauté aux cheveux longs en train de torréfier du café. Tous les autres produits venaient d’ailleurs : Italie, Turquie, Chine.

Il y a un paradoxe ici. D’un côté, le monde extérieur n’existe pas pour la planète Albanie. Tout en Albanie est albanais. De l’autre côté, il n’existe aucun objet matériel pour identifier l’Albanie comme tel : pas de vêtements albanais, pas de bonbons albanais, pas de polices typographiques albanaises, pas d’architecture albanaise, pas de lampes albanaises. Il n’y a rien d’albanais en Albanie.

J’ai demandé à un chauffeur de taxi s’il connaissait Lori Caffe :

« Yes, Lori Caffe, Albanian coffee…in Blloku zona, Italian coffee, Illy, Lavazza, very good, Blloku, very good zona. »

Blloku est le nom de la zone chic de Tirana où Hoxha lui-même vivait. Sa maison moderniste est encore gardée par des soldats, même si elle semble vide et abandonnée. Chaque Albanais avec qui j’ai parlé m’a dirigé vers Blloku. Au contraire des autres quartiers de Tirana, ce petit quartier n’est pas peuplé d’hommes fouillant dans des bennes à ordures, de mendiants de sept ans fumant des cigarettes, de chiens errants, de vendeurs de dindes, d’enfants tirant des charrettes ou de vielles femmes accroupies dans la boue. Ici se trouvent « boutique de luxe » après « boutique de luxe » qui vendent de la marchandise chinoise cheap – les mêmes objets que l’on trouve dans n’importe quel bazar à Saint-Denis ou dans les quartiers pauvres de Los Angeles. Des Albanais entreprenants ont même érigé un faux McDonald’s et un faux KFC dans la rue principale de Blloku (les grandes chaînes internationales n’ayant aucun intérêt pour le marché albanais). À part le fait que le K de KFC a été remplacé par un A (pour « Albania Fried Chicken »), AFC est un facsimilé parfait de KFC, des polices d’écriture jusqu’aux couleurs, en passant par le graphisme des cartes, sur lesquelles, si l’on y jette un coup d’œil, ne figure pas de poulet frit mais uniquement les même sandwichs que ceux vendus à chaque autre fast-food albanais. L’altérité signifiante paraît y être une denrée d’une telle rareté qu’il n’y en a assez que pour quatre sandwichs. L’invention d’un cinquième sandwich demanderait plus de négativité que la machine symbolique albanaise est en mesure de générer.

Que veut dire « être Albanais » ? Question brûlante pour une petite nation. Dans un pays puissant, il y a une tension féconde entre le signifiant-maître identitaire (« Français ») et les nombreux prédicats qui en viennent à l’étoffer. La machine S1-S2 tourne comme un gyroscope. Or, dans un pays comme l’Albanie, c’est-à-dire un pays pauvre, petit et isolé, un pays où tout est albanais, l’altérité interne est minimale et le syllogisme se profile comme un monolithe : être Albanais, c’est être Albanais, sans qu’il y ait des S2 que l’on puisse insérer entre les deux termes identiques. Comme le dit tautologiquement le grand poète et patriote Pashko Vasa au début du mouvement pour l’indépendance albanaise à la fin du 19ème siècle : « Feja e shqiptarit është shqiptaria! », « La foi de l’Albanais est l’Albanéité! »

Il n’y a pas aujourd’hui de S2 albanais, en tout cas pas de S2 matériels. Il n’y a que le S1 « Albanie » et une série de S2 importés d’ailleurs. Les S2 dans les vitrines à Blloku ont beau être matériellement présents, ils ne sont pas intégrés dans la machine S1-S2 albanaise. Ils fonctionnent comme des mots dits dans une langue étrangère qui, à force d’être répétés, finissent par donner l’illusion du sens. Ces pseudo-S2 circulent en Albanie tout en étant coupés du S1 qui pourrait leur donner une consistance. Le résultat est que S1 et S2, plutôt que de se transformer dialectiquement l’un dans l’autre, se hantent sans jamais se retrouver. La diachronie signifiante n’arrive pas à générer un objet synchronique à la lisière des S1 et des S2. Notons que c’est précisément dans la coupure entre S1 et S2 que se situe le « truc » du discours du capitaliste : ceux-ci n’y sont plus côte à côte.

Dans la dialectique hégélienne, plus un élément est déterminé, plus il est réel. Or, cette détermination ne peut venir de l’extérieur. Ou bien elle est immanente au concept, ou bien elle n’est pas. Comme le dit Hegel : « Quand je dis : tous les animaux, cette parole ne peut guère valoir pour une zoologie. » [4] De la même façon, les mots de Vasa cités plus haut ne peuvent guère valoir pour une culture, laquelle nous pourrions définir comme la capacité d’un peuple ou d’un lieu de générer des nouvelles constellations signifiantes à partir d’un objet singulier. Ces constellations s’accumulent lentement avec le temps, formant une strate de S2, un savoir culturel collectif comparable au savoir scientifique concret nécessaire pour que le mot zoologie se rencontre à un niveau plus déterminé. Objet a, $, S1 et S2, n’existent pas en isolation les uns des autres mais se trouvent au contraire dans un continuum où chaque élément joue un rôle dans la génération de chaque autre élément. À chaque tour de la machine, chaque terme dont il est composé se trouve modifié sans pourtant que la place de ceux-ci soit atteinte. Or, dans l’Albanie d’aujourd’hui, S1 et S2, au lieu de se déterminer mutuellement, se hantent sans jamais se rencontrer.

Où donc sont passés les S2 authentiquement albanais ? Ont-ils été les victimes d’une sorte de génocide, celui des objets culturels et non des corps ? Quel est l’objet singulier albanais qui seul serait en mesure d’en générer ?

Je crois que le mystère des S2 albanais manquants peut être élucidé en faisant appel à la théorie des discours de Lacan. Qu’est-ce qu’une colonie sinon un lieu barré, un lieu maintenu sous la barre imposée par le (signifiant-) maître ? Ceci est une autre façon de dire que pendant la longue période coloniale, l’Albanie s’est trouvée prise dans le discours de l’hystérique :

Or, le sujet barré hystérique ne peut se manifester qu’en refusant le savoir du maître. Le sujet barré, mis en position d’agent, ne peut pas générer ses propres S2. Il en produit, oui, mais pour le maître. Comme le dit Lacan : « Qu’est-ce que la philosophie désigne dans toute son évolution ? C’est ceci – le vol, le rapt, la soustraction à l’esclavage, de son savoir, par l’opération du maître. » [5] Le jour où l’hystérique accède à la position de la maîtrise, il s’y trouve tout nu, sans un savoir sur la jouissance pour assurer le fonctionnement du discours du maître, c’est-à-dire le discours de l’inconscient sans lequel aucun lieu, aucun sujet ne peut tenir. Or, dès que le sujet hystérique énonce quoi que ce soit depuis la place du maître, il devient agent de l’aliénation à son tour.

L’Albanie fournit une illustration de l’impossibilité de constituer un lieu à partir du discours de l’hystérique. Car il existe effectivement un savoir sur la jouissance spécifiquement albanais : le Kanoun de Lekë Dukagjini, codifié dans le 15ème siècle pendant l’occupation turque. Celui-ci en est venu à constituer le noyau dur de l’identité albanaise : lui seul distingue l’Albanais de l’occupant. Aujourd’hui encore, l’albanéité garantie par le Kanoun prime sur l’identification religieuse chez les Shqiptar. Cette loi se distingue surtout par la sévérité de la vendetta qu’elle impose aux Albanais : en effet, la loi du talion albanaise est la plus impitoyable au monde. Elle génère des conflits mortels entre familles qui ne peuvent légalement se terminer qu’avec la mort de tout le monde. Le Kanoun, né en temps d’occupation pour protéger l’identité albanaise contre celle de l’envahisseur, et dont la violence n’est que le reflet de celle du Turc, finit (dialectiquement) par dépendre de celui-ci pour sa consistance. En l’absence d’un occupant, le Kanoun ne peut que se retourner contre ceux qui la pratiquent. Cette loi, seule capable de protéger l’identité albanaise pendant cinq siècles d’occupation, pousse aujourd’hui les Albanais à se dévorer. [6] Née en réponse à une situation politique asymétrique, celle de l’occupation turque, elle finit par introjecter cette asymétrie, qu’elle ne peut que reproduire par la suite.

Nous voyons ici pourquoi la tentation fasciste a été si forte en Albanie. Celle-ci est devenue autonome sans S2 autre que ce Kanoun si fou. Il n’est pas difficile de voir pourquoi Hoxha s’est montré si violent dans son désir de le supprimer. En faisant ensuite de son pays un pseudo-lieu, le dictateur albanais lui a prodigué un nouveau savoir (factice) sur la jouissance pour suppléer à l’absence de S2 consistants, c’est-à-dire non-suicidaires, qui était le résultat de son long séjour dans le discours de l’hystérique.

Un Somewhere totalisé

Pris individuellement, seul un petit nombre des boutiques et cafés de Blloku seraient conformes aux standards occidentaux. Or, ce sont surtout les espaces entre ces îles d’hypermodernisation qui font tache : les trottoirs cassés, les terrains en friche, les chiens errants, les fils électriques. Il faut un acte de volonté, c’est-à-dire un acte de refoulement, pour voir Blloku comme veulent le voir les Albanais. La technologie du regard a changé avec le passage du fascisme classique de Hoxha au néofascisme de l’objet de consommation. Un renversement a eu lieu. Là où Hoxha a tenté de constituer le pays comme un pseudo-lieu totalisé par un regard unitaire émanant des 700.000 yeux plantés d’un bout de l’Albanie à l’autre, aujourd’hui l’Albanie s’organise autour du fantasme d’un « œil absolu » (Wajcman) qui paradoxalement ne fait exister aucune totalité comme telle mais au contraire fragmente le pays en une série de non-lieux qui n’ont aucun rapport dialectique les uns aux autres. Si Hoxha était obligé de consteller le pays des caméras de surveillance rudimentaires que sont les bunkers, c’était parce qu’il restait bloqué dans le vieux paradigme moderne du visible opposé à l’invisible, du vu opposé au non-vu, de la lumière opposée à l’ombre.

Hoxha a voulu constituer l’Albanie comme un Somewhere totalisé, et il s’y est pris comme le font tous les modernistes : en essayant de vider son pays du Nowhere de la subjectivité. Nous avons avancé, dans le chapitre précédent, qu’un lieu se distingue d’une place en ce qu’il comporte nécessairement un élément de vide irréductible, celui de la négativité dialectique incarnée par le signifiant qui le fait naître comme un sujet. Le surgissement toujours renouvelé de ce vide ontologique est précisément « l’événement de vérité » que le sujet obscur Hoxha a cherché sans cesse à détruire. Pour ce faire, il devait liquider toute trace du Nowhere présent dans son pays, ce qu’il a accompli en l’expulsant hors des frontières, frappant ainsi le reste du monde d’une non-existence qui ne faisait que croître au fur et à mesure que les années passaient et le vide ontologique de la subjectivité refusait résolument de disparaître de l’intérieur de son pseudo-lieu.

Or, comme l’illustre Wajcman dans L’œil absolu, les temps ont changé. Au contraire du regard moderniste totalisant, le regard hypermoderne qui a commencé à opérer en Albanie est d’une nature différente. Là où ce premier tente d’établir un pseudo-lieu en transvasant le Nowhere qui le hante en un Elsewhere démonisé, ce dernier n’opère aucune coupure au niveau de l’espace. Souvenons-nous que la coupure est précisément le propre du signifiant. Le signifiant détermine tandis que l’objet nu détruit. Ce dernier ne sépare plus Elsewhere et Somewhere. Il les laisse là, désarticulés l’un de l’autre, dans un état de sursis éternel dépourvu de tension interne. Or, la tension dialectique entre Somewhere et Elsewhere est inhérente à l’expérience de Somewhere comme tel. Au lieu de se rencontrer dans un rapport d’Aufhebung, Somewhere et Elsewhere existent côte à côte sans entrer en rapport l’un avec l’autre. L’ambocepteur qui leur permettrait de se rencontrer est frappé d’un sursis semblable à celui qui empêche le S1 Albanie de rencontrer les nouveaux S2 matériels qui le hantent.

Retournons à Blloku. Toute création d’un micro-Somewhere génère un micro-Nowhere complémentaire. Ce micro-Nowhere ne se trouve pas « à côté » du micro-Somewhere, mais « flotte » à la surface de celui-ci. Là où les Somewhere constitués de la modernité forment des blocs discrets séparés par un étendu de Nowhere, le Somewhere et le Elsewhere non-(encore)-constitués de l’hypermodernité s’interpénètrent au niveau microscopique sans pourtant arriver à se « rencontrer » réellement via la métaphore. En agitant sans cesse un bocal rempli d’eau et d’huile, l’on peut donner l’impression que l’une se dissout dans l’autre, mais dès que le bocal est posé les deux éléments vont aussitôt se séparer. Notons que cette agitation permanente est précisément ce que produit le discours capitaliste.

Cette logique est à l’œuvre dans la psychose ordinaire telle qu’elle a été développée par Jacques-Alain Miller. Au lieu d’exister comme une autre scène discrète et consistante, l’inconscient, dans ces cas, plane autour du sujet. Plutôt que d’exister comme un inconscient, il existe comme de l’inconscient. Sans un avatar incarné de la Loi pour constituer un Elsewhere comme tel, une place d’exception, Elsewhere et Somewhere ne peuvent que se hanter mutuellement. Là où le fascisme à la Hoxha se contente de tourner en bourrique la Loi en lui substituant un père pervers, le néo-fascisme consumériste dont le danger a été clairement repéré par Pasolini va plus loin en liquidant la place même où la Loi pourrait se manifester.

Les lathouses de Tirana

Le nouvel objet fétiche de Blloku n’est pas une fausse montre en or, un faux sac Louis Vuitton, ou un téléphone portable. Ce nouvel objet serait plutôt l’absence d’un objet fixe. Nous avons avancé, dans le chapitre précédent, que l’objet de consommation, objet non-(encore)-déterminé, maintient le sujet dans un état d’indétermination complémentaire. Le propre de cet objet indéterminé est qu’il n’est ni regard, ni sein, ni fèces, ni voix, ni rien, mais une sorte de mixte de tous les objets, un flux de jouissance qui jamais ne se trouve obligé de se canaliser vers un objet ou un autre.

Lacan nomme ce nouvel objet lathouse : « S’il y a la lathouse, elle n’est pas sans objet. » [7] Lacan inscrit donc la lathouse du côté de l’angoisse qui, elle aussi, n’est pas sans objet. Autrement dit, un vrai objet est là quelque part mais il est inaccessible, car refoulé. La lathouse lacanienne serait donc l’équivalent libidinal de la commodité marxiste, ici décrite par Lefebvre :

Les choses et produits mesurés (ramenés à une commune mesure, l’argent) ne disent pas leur vérité ; ils la cachent, en tant que choses et produits. Bien sûr, ils parlent à leur manière, dans leur langage de choses et de produits, pour clamer la satisfaction qu’ils apportent et les besoins qu’ils satisfont ; ils mentent en dissimulant et le temps de travail social qu’ils contiennent, et le travail productif, et les rapports sociaux d’exploitation-domination. Leur langage de choses, comme tout langage, sert à mentir autant qu’à dire vrai (le vrai). La chose ment. [8]

Il faut rappeler ici que l’isolation de l’objet libidinal à la fin d’une psychanalyse est surtout le résultat d’un travail de construction et de détermination. Cet objet singulier ne préexiste pas entièrement au processus analytique, il en est aussi et surtout le produit.

Blloku est-il un non-lieu ou un lieu larvaire qui cherche à se déterminer en s’affranchissant du pseudo-lieu qu’était devenu l’Albanie sous Hoxha ? Cela revient essentiellement au même. Le désir, indestructible, cherche toujours à se manifester, et il ne peut le faire que par le biais d’une dialectique structurée autour d’un objet qui se singularise toujours davantage. La phénoménologie de Blloku que nous avons avancée, celle d’un quartier où Somewhere et Elsewhere peuvent se jouxter dans un même pâté de maisons, doit être comprise comme un cliché photographique d’un moment précis dans le développement d’un organisme qui tend vers l’autodétermination.

A Blloku, les Albanais peuvent jouir d’un regard suffisamment déterminé pour opérer une coupure entre l’avant-plan et l’arrière-plan, entre un bel objet et les traces d’abjection interstitielle qui l’entourent.

Or, ce regard ne va pas loin dans le sens de la sublimation. Il fonctionne juste assez bien pour assurer a minima l’échange capitaliste. Le regard sublime de la Renaissance, celui qui a créé de toutes pièces le paysage italien, la ville et le tableau, est un regard porté à son zénith, un objet entretenu par une culture singulière organisée autour de lui. Ce regard est semblable à une forêt millénaire qui, une fois abattue, ne peut retrouver sa splendeur qu’au bout de mille ans de « travail » dialectique, et ce seulement s’il n’y a personne pour l’abattre avant.

La fausse sophistication du nouvel objet-regard est comparable à la fausse sophistication de l’objet gastronomique dans la ville gentrifiée. Plutôt que d’émerger comme une manifestation de la Chose culturelle singulière qui donnerait à cette sophistication autrement inutile son sens, il fonctionne comme un objet de pure fascination.

Dans son séminaire sur l’angoisse, Lacan identifie l’objet anal et l’objet regard : « La connexion du stade anal à la scoptophilie a été dès longtemps dénotée. » [9] L’objet-regard surdétermine l’objet anal, l’isole de son contexte et le met à la plus grande distance possible du sujet. De tous les objets libidinaux, le regard permet au sujet la plus grande liberté à s’imaginer abstrait de l’objet extime qui est le support de son être. Ce regard se prête donc à merveille à l’exercice du capitalisme : en un coup il nous permet de découper des morceaux du monde de leur contexte afin de les faire échanger. Ce faisant, il implique l’existence d’un objet-regard transcendent derrière toutes ses doublures, exactement comme le capital commence à paraître comme la vérité des objets qu’il est censé designer.

Or, dans le dernier chapitre, nous avons avancé que l’objet oral était l’objet privilégié du consumérisme, sans même parler de l’argent, objet anal par excellence. Alors, de quel objet s’agit-il ? Objet oral, objet anal, objet scopique ? Quel est l’objet de l’hypermodernité ?

La question ne peut être résolue qu’en étant reformulée. Hypothèse : ce n’est pas la qualité de l’objet qui caractérise le consumérisme, c’est le degré de détermination auquel il est soumis. Regard, sein, fèces : chacun de ces trois objets peut être façonné et singularisé par un travail dialectique au point d’en devenir un objet capable de générer le désir. L’objet hypermoderne, au contraire, est un objet qui se sépare le moins possible du flux de jouissance dont il est issu pour aussitôt retomber dedans, prêt à refaire surface sous une autre forme. Pensons au « Thing » de John Carpenter. Il ne peut monter plus haut sur « l’échelle du désir » lacanienne car la tension interne au système n’est plus suffisante pour surmonter cette force de gravité qu’est la pulsion de mort. Disons, avec André Green, que cet objet se trouve plutôt du côté de la pulsion de mort :

La visée essentielle des pulsions de vie est d’assurer une fonction objectalisante. Ceci ne signifie pas seulement que son rôle est de créer une relation à l’objet (interne et externe), mais qu’elle se révèle capable de transformer des structures en objet, même quand l’objet n’est plus directement en cause. […] À l’opposé, la visée de la pulsion de mort est d’accomplir aussi loin que possible une fonction désobjectalisante par la déliaison. Cette qualification permet de comprendre que ce n’est pas seulement la relation à l’objet qui se trouve attaquée, mais aussi tous les substituts de celui-ci – le moi par exemple, et le fait même de l’investissement en tant qu’il a subi le processus d’objectalisation. [10]

Le regard hypermoderne, au lieu de redonner accès au toucher dont il a été abstrait pendant la Renaissance (cf. l’analyse de Wajcman des représentations de Narcisse, lesquelles, selon lui, illustrent ce passage historique), ne peut plus saisir que des objets déjà façonnés pour et par lui. Au lieu donc de mener l’œil du sujet vers le trou dans l’Autre, ces objets fonctionnent comme des leurres fascinants qui empêchent le sujet de voir (la vérité sur la castration).

Tirana express

Comme Penn Station à New York, la gare de Tirana est un espace absolument désacralisé. Pendant des années, Hoxha a essayé d’imposer le train aux Albanais. Chaque Albanais que j’ai rencontré m’a recommandé d’éviter le train et de prendre un « furgon », c’est-à-dire une vannette conduite par un particulier. Les rues de Tirana sont remplies de conducteurs de furgons criant le nom de toutes les villes d’Albanie. Or, le trajet en furgon m’a semblé désagréable : il n’y a pas beaucoup de place, tout le monde fume, les routes sont mauvaises, et, le plus surprenant, les tickets coûtent deux fois plus cher que le train. Il faut dire également que chaque Albanais avec qui j’ai eu une interaction commerciale a essayé de m’arnaquer. J’ai donc choisi le train.

Le guichet à la gare était très long et étroit, d’une hauteur d’environ 50 centimètres, et ressemblait à la fente à travers laquelle des mitrailleurs auraient regardé dans un bunker. Le train lui-même était dans un état lamentable. Chaque fenêtre de chaque wagon antique était brisée et l’intérieur était totalement détruit. Il n’y avait ni réservations, ni toilettes, ni électricité, ni passagers. Le train était presque vide pour mon aller-retour entre Tirana et Durres.

Ce que j’ai vu depuis le train était choquant et dégoûtant pour un Américain habitué aux standards occidentaux en matière de débarras des déchets. Le paysage de Tirana à Durres (35 km) était plus ou moins couvert de déchets de toutes sortes mais surtout de sacs en plastique. Ceux-ci étaient partout. Ils étouffaient chaque rivière et jonchaient chaque champ que le train traversait. Sans doute ce phénomène n’était pas présent sous le communisme.

Je me suis posé la question : que voient les Albanais quand ils regardent ces champs ? Opèrent-ils un acte de refoulement visuel semblable à celui qui leur permet de « voir » les beaux objets de Blloku ? Voient-ils un champ propre ? Ou est-ce qu’ils voient un espace non-différencié dans lequel les déchets et la nature se mélangent ? Voient-ils la même chose qu’un Américain ? La question me suivait partout en Albanie : comment les Albanais peuvent-ils tolérer une telle laideur sans répit ? Car l’Albanie est un beau pays que l’homme a rendu laid. Le voient-ils ?

La pollution, partout visible en Albanie, semble être un cas où la dialectique matérielle devance la dialectique libidinale. Il a fallu une société saturée par l’objet hypermoderne, habituée à son pouvoir de séparer temporairement le monde de lui-même, pour inventer le plastique, la substance séparatrice par excellence. Quel est le sac plastique sinon une peau trouée qui sépare, l’espace d’un court trajet entre magasin et foyer, un objet de consommation de son contexte, le transformant pendant quelques instants en objet sublime ? Un objet qui, une fois extrait de son sac plastique, disparaît immédiatement dans le flux de l’être-là consumériste pour aussitôt finir dans un autre sac plastique, celui de la poubelle, qui, lui, opérera la même transformation que le premier, mais dans le sens contraire. La fine pellicule du sac plastique permet à n’importe quel objet de devenir temporairement agalma ou kakon et rend obsolète la nécessité d’un travail culturel ou dialectique qui singulariserait l’objet en logeant le travail en lui. La non-substance qu’est la plastique fait donc exister matériellement l’objet hypermoderne comme tel. Cet objet est indifférent en soi, et importe uniquement en ce qu’il est générique et infiniment substituable. Il serait impossible à une société qui n’était pas déjà organisée autour d’un tel objet libidinal d’imaginer le plastique en premier lieu.

Voilà où sont passés les S2 albanais. Ils ont été jetés dans des sacs plastiques. Les nouveaux S2 « Made in China » sont séparés du S1 Albanie par une fine couche de plastique qui les empêche de se rencontrer. En cela le sac plastique constitue le refus matériel de l’Aufhebung hégélien. Ces nouveaux S2 ne sont pas de véritables S2 dans le sens où ils ne constituent aucun savoir ou savoir-faire sur la jouissance. Rappelons que S2 occupe une place spéciale dans le discours de l’analyste, celle de la vérité de l’objet a incarné par le psychanalyste. Lorsque l’objet a est soumis au processus analytique, il ne peut que se singulariser, et cela est vrai aussi pour le savoir, qui ne peut que devenir plus unifié, plus déterminé, plus concret quand il entre en rapport dialectique avec le sujet, le signifiant-maître et l’objet.

En 1992 une nouvelle technologie a débarqué en Albanie sans que le terrain libidinal n’ait été préparé. En l’absence d’investissements libidinaux qui leur permettraient de voir le plastique pour ce qu’il est et de pouvoir ainsi gérer les déchets plastiques comme nous le faisons, les Albanais sont impuissants devant l’avalanche de sacs plastiques jetés eux-mêmes à la poubelle, le résidu réel du mécanisme (non-) dialectique responsable pour le maintien du circuit réduit (et infini) agalma-kakon qui fait tenir la société consumériste.

Le refoulé du consumérisme n’est donc pas tant le déchet comme tel mais plutôt la matérialité, la contingence du sac plastique qui l’entoure. Celui-ci n’est pas un opérateur logique immatériel et éternel comme nous voulons le croire mais bel et bien un objet, soumis lui aussi à la Loi de la mort. Les rappels constants de la non-biodégradabilité des sacs plastiques ne fonctionnent-ils pas comme un fantasme, à savoir que ceux-ci seraient aussi immortels que nous voudrions que le soit le discours qui nous gouverne ?

La parallaxe albanaise

Pourquoi suis-je allé en Albanie ? Je voulais voir ce que nous essayons tous de voir en voyageant : l’intérieur d’un trou noir, la scène primordiale, Nowhere, le site de la jouissance pure. Comme le dit Deleuze à propos de ce qui nous pousse à voyager : « Quelle raison en dernière instance, sauf celle de vérifier, d’aller vérifier quelque chose, quelque chose d’inexprimable qui vient de l’âme, d’un rêve ou d’un cauchemar. » [11]

Dans son texte sur la parallaxe architecturale, Slavoj Zizek note que l’opposition entre l’intérieur et l’extérieur est toujours fondée sur un troisième espace forclos, à savoir l’espace du fantasme qui rend possible cette opposition. Cet espace du fantasme est l’espace « entre les murs », l’espace qui, en termes psychanalytiques, est occupé par l’objet a. En refoulant l’objet a, nous arrivons à le scinder en deux avatars opposés, le kakon et l’agalma. Ces deux sphères ne peuvent rester opposées que si l’objet a reste hors-jeu, scotomisé, invisible, comme c’est le cas pour le sac plastique, objet invisible du consumérisme qui rend visible tout autre objet.

Pourquoi ne pas appeler cet espace forclos par son nom propre : Nowhere ? Celui-ci n’est rien d’autre que l’espace pré-Symbolique qui doit ensuite être transformé, aufgehoben, vectorisé en Elsewhere pour que Somewhere puisse exister. Nowhere n’est pas un endroit mais un moment dialectique que nous avons tous été amenés à traverser, et dans lequel certains d’entre nous sont restés bloqués.

Un jour, plutôt que de me diriger vers Blloku, je m’en suis éloigné. Quittant mon hôtel, je me suis dirigé vers la gare. A côté de celle-ci j’ai vu plusieurs rues non-bétonnées qui descendaient en pente. J’ai choisi au hasard une allée piétonne qui se faufilait entre des bidonvilles en béton. Nous étions samedi et un marché aux puces se tenait le long de l’allée. Les maisons et les échoppes semblaient se fondre ensemble en un ramassis de béton et de poussière. La machine S1-S2 qui constitue la société comme telle était très modeste : de l’argent contre du plastique, du plastique contre de l’argent. Pas de grands circuits signifiants en vue : rien que l’identité, A=A, ou tout au mieux A=B=A. J’ai cherché en vain dans les tas de vieux vêtements et chaussures quelque chose qui aurait été porté avant 1992 mais il n’y avait rien. C’était pareil dans les autres échoppes : Made in China. Apres cinq minutes de descente j’ai débouché sur un marché dans un parking cassé. Fromage, légumes, poulets, dindes, un mouton solitaire attaché à une poubelle, rien d’industriel. Au-delà de ce marché se trouvait un terrain boueux où un grand nombre de vieux autobus étaient garés. À l’autre bout de ce terrain se trouvait un mur. M’approchant de celui-ci, j’ai trouvé un trou qui donnait accès à un champ.

C’était comme si je m’étais plongé dans des toilettes et avais suivi les tuyaux jusqu’au lieu forclos où finissent les excréments. J’étais effectivement entré dans l’espace « entre les murs » de Tirana. Ce que j’appelle un « champ » jouait plusieurs rôles. C’était surtout une décharge d’ordures. C’était aussi un lieu de passage. Des Albanais portant les mêmes joggings qu’à Blloku traversaient cette décharge boueuse comme s’il n’y avait rien de plus naturel au monde. Quelques vendeurs avaient étalé leurs biens le long du chemin qui se faufilait entre les monceaux de déchets : légumes, pains, et bien sûr des jouets en plastique Made in China. Plus loin, un homme faisait paître ses moutons. De l’autre côté du champ se trouvait un bunker abandonné. Un homme promenait un cheval blanc ; un autre traversait le champ à vélo. Des chiens errants muselaient dans les tas de déchets. De l’autre côté du champ se trouvait une étendue de bidonvilles.

La transition de Tirana à cet espace avait été sans couture. L’extimité, principe structural de la réalité psychique et donc sociale, était rendue visible grâce à la modestie de la machine S1-S2, dont la fonction principale est de fonctionner comme la tuyauterie : faire disparaitre les excréments silencieusement et invisiblement. Souvenons-nous que pour Lacan, la civilisation, c’est l’égout. La machine S1-S2 n’a pas fait de tout Tirana un lieu intégré, c’est-à-dire un lieu capable de maintenir séparés agalma et kakon en mettant en place une série d’écluses signifiantes capable d’assurer une dialectique. Des pans entiers de la ville se trouvent en dehors de ce circuit dialectique, condamnés à rester à l’état de simples espaces.

Un Somewhere évanouissant

Comment articuler Nowhere et Somewhere ? Le Nowhere primordial est le Nowhere de l’espace, le Nowhere de la Chose et de l’abjection. Ce Nowhere est celui, mythique, qui précède la mise en place de la machine S1-S2. Le lieu propre, Somewhere, naît de celle-ci. Enfin il y a l’Everywhere, sorte de « Nowhere retrouvé » des non-lieux et des S2 désincarnés. Comme nous l’avons vu dans notre analyse de la Nouvelle-Orléans, le passage de Somewhere à Everywhere se fait surtout grâce à la mise en place du discours du capitaliste. L’Albanie paraît comme un Somewhere coincé dans le temps et dans l’espace entre deux Nowheres, le nouveau Nowhere capitaliste de Blloku et l’ancien Nowhere des champs de déchets, avec très peu de Somewhere entre les deux.

Accroupi sur un tas d’ordures au milieu de Tirana, j’ai réalisé que non seulement j’avais trouvé le véritable centre de la ville, j’avais trouvé le centre du nouveau monde. La synchronicité de kakon et d’agalma qui caractérise les bidonvilles doit toujours sembler révélatrice pour un Occidental habitué aux méandres de leur mouvement diachronique. Tous les « produits » albanais que je n’avais pas pu trouver dans les supermarchés se trouvaient ici, dans la boue, dans cette décharge. Me baissant, j’ai récupéré une tasse de thé cassée, une cuillère, un domino, une carte de tarot… ces produits avaient été fabriqués en Chine, transportés au-delà des océanes pour finir enterrés en Albanie sans jamais être ni chinois ni albanais ni rien. Du début à la fin de leur vie ces objets seront restés hors-lieu.

Les déchets plastiques avaient pris la place laissée vide par les bunkers de Hoxha. Là où les bunkers témoignent de l’échec de la constitution d’un lieu à partir d’un pseudo-lieu, les déchets plastiques témoignent de l’impuissance du discours du capitaliste à constituer un lieu à partir d’un non-lieu.

La consistance de Somewhere dépend de l’existence de l’Elsewhere interne d’un objet a singulier. Or, aujourd’hui, nous vivons dans un monde où cet Elsewhere intérieur est sans cesse mis en sursis, son advenue à l’existence bloquée par une série infinie de pseudo-objets.

La naissance du pseudo-Elsewhere corrélatif à ces pseudo-objets résulte d’une méprise. Là où Elsewhere n’est qu’un moment dialectique évanouissant où le sujet, l’espace d’un éclair, surgit (non sans laisser des traces), les nouveaux pseudo-Elsewhere « réels » fonctionnent comme des fétiches. Au lieu de permettre au sujet de surgir, ils l’en empêchent.

Le fonctionnement du symbolique dépend de l’existence d’une place d’exception, une place vide qui rend consistant le monde qu’elle instaure. Sans cet Elsewhere immanent, Somewhere se désagrège. Il régresse du statut de lieu au statut de non-lieu, pseudo-lieu, ou simple espace. Somewhere ne peut se déterminer qu’en passant par le moment de négativité incarné par l’Elsewhere.

Or, aujourd’hui le rapport entre Somewhere, Elsewhere, Everywhere et Nowhere est plus viral que dialectique. Voici la leçon du discours du capitaliste de Lacan. Là où il suffisait d’opérer un quart de tour pour que le discours du maître devienne discours de l’hystérique, le discours du capitaliste, son substitut hypermoderne, résiste à toute évolution, phagocyte tout. Il ne saurait se transformer en aucun autre discours.

Quel est le rapport entre l’objet a et l’Elsewhere ? L’un est la vérité de l’autre. Un véritable Elsewhere n’existe qu’en tant qu’objet-cause d’un lieu, un Somewhere, et en tant que tel il a une existence foncièrement évanouissante. Le but du discours du capitaliste, au contraire, est de figer et éterniser cet Elsewhere.

Elsewhere nous permet d’envisager la négativité déterminée, la négativité concrète. Or, sous l’effet du discours du capitaliste, la négativité concrète commence à devenir impossible : la négation d’un Somewhere ne donne pas lieu à un Elsewhere temporaire assurant le relai entre Somewhere et Somewhere retrouvé mais à un Elsewhere stable, dont la négation crée encore et encore de pseudo-Elsewhere en série. Au lieu de se déterminer mutuellement, Somewhere et Elsewhere ne peuvent plus entrer en rapport dialectique. C’est la grande crise de l’hypermodernité, la source même du désespoir hypermoderne : la mort de la négativité concrète dans chaque domaine de la vie quotidienne.

En nous donnant un Elsewhere, le discours du maître nous permet de mettre le Nowhere primordial de la négativité radicale au travail. En faisant circuler ce Nowhere il devient Elsewhere. Parallèlement, la jouissance, partenaire du Nowhere, devient l’objet a, partenaire de l’Elsewhere. Le discours du maître génère donc, de par sa propre activité, le discours de l’hystérique qui, dans la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, finit par triompher sur le (discours du) maître.

La tragédie de l’Albanie est celle d’un Somewhere qui n’arrive pas à naître entièrement. Après des siècles de soumission, elle devient un lieu autonome en 1912 pour tomber, trente-deux ans plus tard, sous la coupe d’un sujet obscur déterminé à faire de ce nouveau pays désorganisé un pseudo-lieu totalisé. L’Albanie, petit pays jusqu’alors maintenu à la place de l’hystérique par le maître colonial, est appelée pour la première fois à assumer la place de l’agent dans le discours du maître au moment précis où celui-ci se sépare historiquement de toute référence à la Loi, à laquelle est substitué le père primordial fasciste. Cette montée du fascisme doit être vue comme une tentative de répondre à l’irruption de la modernité et avec elle le sujet dans toute sa négativité destructrice et libératrice. L’instabilité inhérente du pseudo-lieu fasciste mène celui-ci à l’implosion en 1992, juste à temps pour que la perversion du discours du maître qu’est le discours du capitaliste puisse récupérer ses décombres.

L’Albanie a eu le malheur de naître dans un monde où la structure dialectique capable de nourrir et faire croître un lieu propre en le poussant sans cesse à intégrer son propre Elsewhere ne fonctionne plus.

Comme nous le montrent les deux cas jusqu’alors présentés, la régression généralisée de Somewhere à Nowhere qu’induit le discours du capitaliste est opérante partout. La Nouvelle-Orléans et l’Albanie, deux lieux différents, convergent vers un même point à l’intersection du Nowhere et de l’Everywhere.

Objets dans le vide

La réduction de l’objet a universel-concret à l’objet a générique du consumérisme n’a jamais été le but du discours américain. Comme l’a théorisé le grand kierkegaardien Louis Mackey [12], la dernière passion des Etats-Unis a toujours été l’innocence, dont le fantasme spatial est le paradis terrestre. Or, qu’est-ce que le paradis sinon le rêve d’un Elsewhere abstrait figé magiquement dans le temps, maintenu en suspension, sauvé de la dialectique ? Le rêve américain poursuit la réalisation (impossible) de l’universel abstrait des Lumières. L’Amérique n’a d’ailleurs jamais quitté l’esprit des Lumières. Elle continue à ignorer la révolution de la pensée dialectique. L’Europe d’après Hegel est prise dans l’Histoire, c’est-à-dire dans l’universel concret qui en est le moteur, tandis que l’Amérique reste dans une logique pré-dialectique incapable de conjuguer l’universel abstrait et le concret. Il a toujours manqué au discours américain un concept du mécanisme de l’Aufhebung qui seul permet à l’universel et le concret de se rencontrer. Les Etats-Unis ont toujours cru, et continuent à croire, qu’il est possible de faire l’économie de celui-ci pour accéder directement à l’universel lui-même. Or, en essayant de se débarrasser du concret pour saisir l’universel directement, les Etats-Unis n’ont réussi qu’à frapper le concret d’un déni le condamnant à errer en permanence à travers l’universel, tel un fantôme.

Moby-Dick, écrit en 1851, est déjà une thèse sur ce phénomène. La folie du capitaine Achab est la folie d’un philosophe privé de l’opérateur dialectique qui lui permettrait de se constituer un corps entier. Le moment dialectique de l’Aufhebung, forclos par l’universalisme abstrait américain, ne peut faire retour que dans le réel, sous la forme d’un objet, ici une baleine blanche, incarnation délirante du concret universel qui finit par le détruire.

La baleine blanche de Melville est un avatar précoce de cet objet a contemporain spécifiquement américain, à savoir l’objet de consommation dont la violence n’a rien à envier à Moby Dick.

Alfred Hitchcock, dans La mort aux trousses, nous présente sa propre version de la baleine blanche de Melville dans la célèbre scène de l’avion épandeur, souvent commentée par Gérard Wajcman dans son séminaire et dont les diverses interprétations nous servent d’inspiration ici. Roger Thornhill, à la recherche de George Kaplan, est sommé de se rendre au bord d’une petite route de campagne entourée de champs de maïs à perte de vue. L’autobus disparaît à l’horizon. Thornhill est tout seul. Le plan cartésien dans lequel il se trouve est Nowhere incarné, l’espace mythique d’avant la symbolisation qui en ferait un lieu. Thornhill, perplexe, regarde à droite et à gauche. Seul un avion épandeur tourne à distance. Puis, soudain, l’avion descend sur lui et se met à tirer. Le paysage est sans abri. Lorsqu’il se réfugie dans un champ de maïs, l’avion lâche un nuage de poison pour le débusquer. Thornhill court jusqu’à la route, où un camion s’arrête in extremis pour ne pas le heurter. À ce moment précis, l’avion percute le camion et explose. La scène, surréaliste, ressemble à un fantasme paranoïaque en ceci, que l’objet persécuteur doit être détruit à défaut d’être intégré.

Ce que l’Européen Hitchcock met en scène ici est l’impasse de l’universel abstrait américain. Sans un ambocepteur capable de nouer concret et universel, sujet et jouissance, ces deux champs restent scindés l’un de l’autre. En l’absence d’un travail de sublimation capable de faire tenir ensemble l’espace vide et le corps en un lieu-sujet, l’objet a brut ne peut que faire retour dans le réel sous le mode persécuteur, exactement comme la baleine blanche de Melville. D’un côté, un espace vide non-symbolisé ; de l’autre côté, un objet volant non-symbolisé. Au milieu se trouve le sujet, piégé dans un Nowhere abstrait qui ne lui fournit aucun abri contre l’objet déchaîné, incapable de se poser.

Il y a, chez Lacan, une scène que nous pouvons ajouter à cette série. Nous parlons de l’histoire, racontée dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, de la boîte de conserve flottant sur l’océane.

Un jour, j’étais sur un petit bateau. […] Le nommé Petit-Jean… me montre quelque chose qui flottait à la surface des vagues. C’était une petite boîte, et même, précisons, une boîte à sardines. […] Elle miroitait dans le soleil. Et Petit-Jean me dit – Tu vois, cette boîte ? Tu la vois ? Eh bien, elle, elle te voit pas ! […] Moi, je faisais tableau d’une façon assez inénarrable. Pour tout dire, je faisais tant soit peu tache dans le tableau. […] Le tableau, certes, est dans mon œil. Mais moi, je suis dans le tableau. [13]

La boite flottante de Lacan, la baleine blanche de Melville, l’avion épandeur de Hitchcock : dans les trois cas nous avons un arrière-fond vide troué par un objet dont émane un regard. Celui-ci ne saurait être que maléfique, pour la simple raison qu’il est, dans chacun des trois cas, radicalement séparé du sujet. Sa malveillance n’est rien d’autre que la conséquence de la séparation du sujet d’avec son Autre. Pour reprendre la théorie de la cloison commune de Charles Melman, dont la non-constitution implique nécessairement la forclusion, il n’y a aucun élément médiateur pour atténuer la virulence de l’objet. Ces trois scènes nous illustrent également pourquoi ce sont précisément le regard et la voix qui forment les objets privilégiés de la paranoïa : seuls ces deux objets sont capables de traverser le vide de la forclusion qui sépare le sujet de l’Autre, et pour cette raison le sujet peut y faire appel pour se lier à l’Autre sur le mode persécuteur, seul mode qui lui reste pour s’empêcher de tomber dans le vide de la jouissance non-dialectisée. L’effet psychotisant de l’objet ainsi coupé de toute dialectique sera exploré davantage dans les chapitres 6 et 7.

Le sujet, et avec lui son objet, n’ont jamais été rien d’autre que les index de l’incompatibilité de la jouissance et du signifiant. Les sujets génériques d’aujourd’hui sont les enfants bâtards de ces deux parents. Ce sont des sujets sinthomathiques et non symptomatiques en ceci, qu’ils ne sont plus obligés de soumettre leur jouissance à une élaboration par la métaphore paterno-culturelle, c’est-à-dire par l’Aufhebung tel que nous l’avons exploré dans le premier chapitre. En l’absence d’un véritable Aufhebung, le sinthome ne peut pas devenir un symptôme. Au lieu d’objets a singularisés par un long travail dialectique, ces néo-sujets n’ont accès qu’à des objets a génériques en libre circulation. L’aspect nécessairement identique des citoyens d’un lieu est le résultat d’une montée vers l’objet, un long travail d’acculturation, et c’est pour cette raison que cette conformité n’a rien à voir avec la généricité des néo-sujets, dont la diversité superficielle en même temps cache et montre la pauvreté brute de l’objet libidinal régressif auquel ils sont épinglés.

L’invention par les Etats-Unis de l’objet a hypermoderne, c’est-à-dire l’objet matériellement isolé qui fait des ravages partout dans le monde, doit être conçue comme un sinthome, une suppléance à la forclusion dont souffre l’homme des Lumières. Forclusion, car l’idéal des Lumières est un idéal fou, l’idéal d’un paradis terrestre, un Elsewhere benthamien qui existerait réellement de façon rigide, voire morte. Rappelons ici qu’étymologiquement, utopie veut dire absence de lieu.

L’expulsion de l’objet a de sa prison culturelle et sa mise en circulation sous la forme du pseudo-objet consumériste n’a jamais été l’objectif des Etats-Unis. Au contraire, ce n’était qu’en essayant « gentiment » d’enfin trouver l’universel abstrait, l’Elsewhere non-évanouissant, le paradis terrestre, El Dorado, que les Américains sont tombés sur la solution « follement astucieuse » du discours du capitaliste qui a libéré l’objet a matériel tel que nous le connaissons aujourd’hui. Le consumérisme n’a jamais été qu’une tentative délirante de maîtriser l’objet a terrifiant qui se trouve de l’autre côté de l’abîme de la division subjective. Il répond à l’effet aspirateur et générateur de mouvement dialectique de l’objet a par une circulation effrénée de pseudo-objets qui masque une rigidité foncière.

Pour Lacan, le discours du capitaliste n’est pas un discours au même titre que les quatre autres discours parce que, contrairement à ceux-ci, il est « voué à la crevaison ». Autrement dit, l’inversion du $ et du S1 du discours du maître ne tient qu’artificiellement, temporairement. Le discours du capitaliste est un truc. Lacan semble donc penser que l’inversion constitutive du discours du capitaliste va finir par se résoudre dans le discours du maître. L’indestructibilité que Lacan prête à celui-ci illustre qu’il a quelque chose de réel, dans le sens où ce dernier est défini comme ce qui revient toujours à la même place. Le discours du capitaliste, en revanche, ne serait qu’un égarement temporaire, une impasse stérile du discours.

Nous pouvons voir, dans la stérilité du discours du capitaliste, la même tentative d’empêcher la dialectique que celle à l’origine du fantasme de l’Elsewhere figé des Lumières. En inversant les deux termes, la machine discursive se grippe. Elle génère une pseudo-activité dont la virulence, dans le sens de la reproduction virale, est en contraste avec l’activité de l’Histoire propre, qui procède par renversements, chutes, et transformations.

Gérard Wajcman avance l’hypothèse que le regard constitue l’objet hypermoderne par excellence. Il l’est surtout dans la mesure où il fonctionne comme indice du fossé qui sépare aujourd’hui le sujet et la Loi. Ce fossé, le sujet tente de le combler par tous les moyens possibles. Le fantasme du regard en est un ; l’objet de consommation en est un autre. Ils sont foncièrement complices en ceci, qu’ils empêchent tous les deux l’advenue du désir.

Hegel a raison, mais les Américains ne veulent rien en savoir. C’est précisément dans la mesure où les Etats-Unis ignorent la dialectique qu’ils ont pu mettre au point le discours hors-dialectique qu’est le discours du capitaliste. Les Américains sont d’ailleurs les premières victimes de ce processus. Pour Lacan, le capitalisme n’est rien d’autre qu’une excroissance. D’où le fait que le capitalisme « à l’européenne », c’est-à-dire tempéré par la culture, paraît toujours naïf pour un Américain. Si les objets européens n’arrivent pas à monter à la hauteur des objets américains en termes de virulence, si les Européens n’arrivent pas à se lancer corps et âme dans le capitalisme, c’est parce que l’Europe ne partage pas cette passion américaine pour l’universel abstrait. Capturés par l’Histoire et la Culture, ils sont dans l’incapacité de concevoir l’absence radicale de celles-ci qui règne aux Etats-Unis, unique terroir capable de féconder une telle plante. Seul l’objet de consommation, le sac en plastique, est capable d’atteindre ces rivages étrangers, tel un fruit exotique qui doit être importé parce qu’il ne peut pas pousser dans le sol local.

Le discours du capitaliste ne roule pas (encore) à toute vitesse en Europe parce que le vieil objet a européen reste malgré tout empêtré dans un système culturel et paternel qui l’empêche de régresser a un niveau d’élaboration suffisamment bas pour pouvoir circuler sans se heurter à aucune limite. Pour se vouer à l’objet a consumériste en Europe il faut encore accomplir un travail de refoulement qui n’est pas nécessaire aux Etats-Unis, où les objets sont déjà nus. En Europe, ceux-ci ne paraissent nus qu’à condition que l’on refoule leur signification culturelle, leur rapport à la Loi. En Europe, la figure du capitaliste est donc nécessairement perverse, car son économie libidinale repose sur le déni, tandis qu’aux Etats-Unis, le capitaliste serait plutôt un pervers ordinaire.

Or, quand nous parlons de « l’Europe », nous ne parlons pas de l’Albanie mais des grands Somewhere européens, ces pays souverains suffisamment autodéterminés pour élaborer un objet culturel singulier. Nous revenons ici au rapport entre S1 et S2 introduit au début du présent chapitre. Les grandes nations européennes sont ces nations qui ont pu, à partir du S1 mis à la place de l’agent dans le discours du maître, élaborer un savoir culturel reconnu comme tel, un savoir qui vise la cohérence, un ensemble de S2 en rapport dialectique et avec le signifiant-maître qui constitue leur Pomerium et avec l’objet qui constitue leur Comice.

Soit dit en passant, la différence entre un lieu barré (hystérique) et un non-lieu tient à ceci, que le lieu barré, pour affirmer son existence, ne peut le faire en construisant un savoir propre mais seulement en trouant le savoir du maître (colonial) pour ensuite lui en donner du nouveau.

Nous nous trouvons ici au cœur du malaise français actuel. La France était, il n’y a pas si longtemps que cela, un des plus grands et plus beaux lieux jamais conçus, le summum des Somewhere. Or, aujourd’hui, tout ce qui meurt de la vieille France ne peut être remplacé que par une pièce détachée produite par le discours du capitaliste. Chaque ancien S2, chaque brique dans l’édifice du savoir sur la jouissance qu’est le fonds culturel français, est remplacé par un S2 incompatible avec aucun S1.

Contrairement à la France, l’Albanie n’a pas joui de siècles de souveraineté pour se constituer une réserve de S2, un savoir souverain sur la jouissance. En fin de compte, après avoir existé comme un lieu barré sous le joug du maître colonial, l’Albanie n’aurait existé comme un Somewhere au sens plein du terme que l’espace de quelques décennies, entre 1912 et 1944. Elle est ensuite passée au statut de pseudo-lieu pour finir comme un non-lieu. Sans une réserve de S2 pour faire (temporairement) barrage à l’invasion de l’objet hypermoderne, l’Albanie est très vite et sans fanfaron devenu un Nowhere.

En fin de compte, Hoxha avait raison. L’invasion qu’il redoutait tant s’est bel et bien produite.

Aux Etats-Unis comme en Albanie, l’opposition proprement dialectique Somewhere-Elsewhere cède le terrain à l’opposition extérieure et donc stérile Nowhere-Everywhere. Somewhere et Elsewhere se déterminent mutuellement et dynamiquement ; ces deux pôles évoluent ensemble sans jamais tomber l’un dans l’autre sur le mode fusionnel. Chaque pôle pousse l’autre à aller de l’avant, comme dans l’éthique de Beckett citée plus haut. La tension qui les maintient séparée ne se résout jamais.

Or, au lieu de se déterminer, Nowhere et Everywhere s’indéterminent mutuellement, chaque terme aspirant l’autre vers un niveau de tension et de différenciation toujours plus bas.

Elsewhere n’a jamais « vraiment » existé. Son existence est de l’ordre du « corps de vérité » de Badiou. Autrement dit, il n’existe qu’à condition que nous acceptions une ontologie qui reconnaît le réel du (manque dans le) langage. Elsewhere ne devient visible que sur le fond du vide ouvert par le langage. Nowhere et Everywhere, en revanche, existent sans que nous ayons besoin d’y croire. C’est même le propre de ces deux termes : ils n’exigent aucun travail de subjectivité pour exister. Or, le langage est. Le désir est. Elsewhere est. Si ces entités n’en viennent pas à exister, si leur venue au monde se trouve bloquée par des discours qui ne reconnaissent pas leur être, ils ne peuvent que hanter l’ordre positif de l’Être.

Le vieux monde des lieux n’a jamais été que fiction, et il devient vite une fiction à laquelle plus personne ne croit. Or, comme nous le rappelle Lacan, la vérité a une structure de fiction. Celle-ci est ce que nous avons de plus réel.

Conclusion

Avant de passer au chapitre suivant, je souhaite brièvement résumer les différents types de lieux que nous avons explorés jusqu’ici.

Vide : la négativité ontologique constitutive du sujet lacanien.

Nowhere : l’espace non-symbolisé de la psychose. La rencontre du vide et de la matière est ratée et ces deux termes n’arrivent pas à effectuer un Aufhebung.

Lieu : un lieu est structuré autour d’un objet dynamique qui assure la communication entre le discours du maître et la place vide de la Loi. En faisant coïncider le discours du maître (Somewhere) et la place vide du langage (Nowhere), une dialectique prend forme. Dehors et dedans peuvent communiquer. Somewhere et Nowhere se rencontrent en un Elsewhere dynamique extime au lieu. La dialectique du lieu ne tend pas vers une synthèse absolue mythique mais vers un maintien de la tension nécessaire au fonctionnement du désir, générateur non de synthèse mais d’Aufhebung.

Lieu barré : un lieu barré est un lieu organisé autour du discours de l’hystérique. Un tel lieu n’arrive pas à se constituer un corps de savoir qui maintiendrait sa consistance en l’absence des signifiants du maître. Un lieu barré risque de devenir un pseudo-lieu, un non-lieu, ou pire, un Nowhere une fois que le maître l’abandonne, comme en témoigne le cas de l’Albanie ou, plus évidemment encore, le désastre de l’Afrique postcoloniale.

Pseudo-lieu : celui-ci ressemble superficiellement à un lieu en ceci, qu’il est organisé autour d’une place d’exception. Or, celle-ci n’est pas reconnue comme vide. Le maître qui l’occupe fonctionne comme un fétiche. Les S2 factices du maître pervers tombent au moment où la place vide de la subjectivité fait retour, soit de l’intérieur sous la forme d’une révolution ou d’une implosion, soit de l’extérieur sous la forme de la conquête.

Non-lieu : lieu générique, Everywhere. Au contraire du pseudo-lieu, le non-lieu récuse totalement l’existence d’une place d’exception. Le retour dans le réel de celle-ci (qui exploserait le non-lieu) est bloqué indéfiniment par le truc du discours du capitaliste, « solution » au problème de la subjectivité jugée intenable par Lacan. Or, elle continue à faire son chemin aujourd’hui de plus en plus allègrement.

Utopie : ce type de lieu consiste en une éternisation imaginaire du moment dialectique évanouissant qu’est l’Elsewhere. En ceci il est un avatar du non-lieu et du pseudo-lieu. Rappelons que la première utopie littéraire, celle de Thomas More, est décrite en 1516 en réponse à la « découverte » du Nouveau Monde.

Chacune de ces formations géographiques fonctionne comme une solution au « problème » posé par une ontologie double, constituée en même temps de langage et de matière, être et existence, l’Un et l’Autre. Que cela soit clair : nous sommes de l’avis que le lieu, le Somewhere, malgré ses nombreuses limitations, en donnant à l’homme un objet extime capable d’être travaillé et sublimé dans la douleur, constitue pour lui la meilleure solution à ce problème.

Notes :

[1] Afin de mettre en relief mes arguments, ces quatre termes paraîtront en anglais lorsqu’ils fonctionnent comme des moments dialectiques et en français quand il s’agit de les utiliser dans leur sens ordinaire.

[2] GALATY et WATKINSON, The practice of archaeology under dictatorship, pp. 10-11

[3] BADIOU, Seconde manifeste pour la philosophie, p. 91

[4] HEGEL, Phénoménologie de l’esprit, p. 71

[5] LACAN, Séminaire XVII, p. 21

[6] cf. ZYKE, Les Aigles.

[7] Ibidem, p. 189

[8] LEFEBVRE, La production de l’espace, p. 97

[9] LACAN, Séminaire X, p. 342

[10] GREEN, Le travail du négatif, pp. 122-123

[11] DELEUZE, Pourparlers, p. 110

[12] MACKEY, Séminaire, 1999-2000, University of Texas, inédit

[13] LACAN, Séminaire XI, p. 110

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