Dialectique du Non-Lieu: Conclusion

Conclusion

Récapitulons, en guise de conclusion, les sept objectifs que nous nous sommes fixés dans le présent travail :

1. Établir le lien nécessaire entre le lieu et le corps.

2. Établir la subjectivité comme un phénomène à mi-chemin entre le corps et le lieu.

3. Théoriser une dialectique qui régit le rapport du lieu à ce qui se trouve en-dehors de lui.

4. Explorer le développement de cette dialectique à travers plusieurs moments historiques : le Nowhere primordial de la nuit du monde, le premier Somewhere mythique, le Somewhere chu de la modernité et l’Everywhere du non-lieu hypermoderne.

5. Faire la phénoménologie de quelques-uns de ces nouveaux non-lieux.

6. Explorer les rapports entre cette phénoménologie et l’inconscient des nouveaux sujets qui en sont en même temps la cause et le produit.

7. Théoriser un au-delà du non-lieu.

Je voudrais terminer cette étude en évoquant un peintre, le Belge Paul Delvaux. Ses tableaux sont dominés par quatre thèmes : les villes antiques, les femmes mystérieuses, les squelettes, et les trains.

Delvaux réussit, avec ces quatre éléments, à faire vivre le « vide sacré » dont Lacan parle dans son séminaire sur l’éthique. [1]

Ce vide n’est pas mort. Il est vivant. Ceci est son secret : la vie n’est pas du côté du plein mais du côté du vide. Telle est la conclusion de nos réflexions.

Chez Delvaux, ce vide ne peut se figurer sans les quatre éléments cités plus haut. Le train perce le plan de l’horizon. Ses rails droits créent un point de fuite au milieu de l’espace plein. La ville antique lui sert à la même fin. Elle crée des points de fuites, des vides sacrés, des zones entre intérieur et extérieur. Notons en passant que les ruines ne commencent à paraître dans l’art pictural qu’avec la découverte de la perspective au début de la Renaissance. Le lien entre l’architecture antique et les femmes mystérieuses qui la traversent dans les tableaux de Delvaux est de l’ordre d’une nécessité. La femme génère le vide architectural et vice versa. Nous avons essayé, au cours de la présente étude, d’illustrer la nature extime du vide sacré de l’Elsewhere concret. Il est en même temps intérieur et extérieur, femme et ville ; l’une en appelle à l’autre. Le squelette chez Delvaux remplit la même fonction que la femme : comme dans Les Ambassadeurs, il troue le tableau, il incarne l’Elsewhere intérieur qui en même temps génère et répond à l’Elsewhere extérieur. D’un côté, un point de fuite ; de l’autre côté, un objet.

Le point de fuite du tableau est paradoxal. En remplissant le vide abstrait de la toile, il le transforme en un vide concret.

L’appel, 1944

Le monde des non-lieux est un monde qui cherche à liquider le vide, gardien paradoxal de la vie. En effaçant toute trace, tout point de fuite, il efface le vide concret qui n’existe que via eux. Le vide abstrait qui surgit alors n’offre aucune échappatoire, aucune dialectique. La mort, dont les représentations fonctionnent comme un point de fuite dans le temps générateur de dialectique (l’être-pour-la-mort heideggerien), s’y trouve niée, écartée, cachée et la femme avec elle.

La ville, la femme, la mort : chacune de ces entités irreprésentables, insaisissables, fonctionne comme un élément qui nous noue à la vie dans sa dimension la plus concrète.

[1] Rappelons que pour Lacan, le tableau fait passer ce vide de l’architecture à la peinture. Avec ce passage, l’homme ne s’en approche plus avec son corps entier mais avec ses yeux. Rappelons également la thèse de Wajcman selon laquelle le tableau fait passer l’homme du régime du toucher à celui de la vue.

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